Le jaune est le mal-aimé des couleurs. Dans les sondages, il arrive toujours dernier des couleurs préférées des Occidentaux, après le bleu, le vert, le rouge, le noir et le blanc, avec en général moins de 3 % des suffrages. On l’associe à l’adultère, aux traîtres, à la cirrhose, aux lendemains de fête, aux blouses d’hôpital. On déclare rarement sa flamme avec des mimosas ou des tournesols. Et l’on a tort : le jaune est la couleur du retour du printemps. Avec l’équinoxe et Pâques, c’est le moment de remettre de la lumière dans nos vies, en suivant les pas de l’historien des couleurs Michel Pastoureau.
Le printemps, entre symboles et traditions
« Les fleurs du printemps sont les rêves de l’hiver racontés, au petit matin, à la table des anges. »Khalil Gibran, Le Sable et l’Écume, 1926
Le 20 ou le 21 mars, c’est l’équinoxe de printemps, du latin aequinoctium, de aequus (« égal ») et nox (« nuit ») : le Soleil se trouve dans l’axe de l’équateur, et la durée du jour est égale à celle de la nuit partout sur le globe. Bien avant d’être une fête chrétienne, dès l’Antiquité égyptienne et sumérienne, on célébrait ce retour de la belle saison. Pâques en a repris certains rites, comme les œufs décorés offerts aux proches, symboles de fécondité et d’éclosion de la nature.
Les noms des déesses de l’amour et du printemps se ressemblent étrangement : Isis, Ishtar, Ushas, Ashera, Eostre, Eos, Aurore, Ostara… On retrouve cette étymologie dans le mot anglais pour Pâques, Easter. Maia, déesse romaine de la fertilité ; Flora, qui incarne l’épanouissement des fleurs sauvages, assimilée par Ovide à la nymphe grecque Chloris ; Zéphyr, dieu du vent d’ouest qui apporte la belle saison ; Perséphone, qui quitte chaque printemps le monde souterrain et ramène avec elle la végétation ; Ostara enfin, déesse germanique qui sort de son sommeil hivernal pour rendre la Terre verdoyante, accompagnée de lapins et d’oiseaux.


Des réminiscences de ces rites subsistent : cueillettes dans les clairières, feux de joie, carnaval de Saint-Rémy-de-Provence ou Schieweschlawe, le lancer de disques enflammés du nord de l’Alsace.
Du jaune pour être bien vues
Avant le rose, le bleu ou le rouge, les premières fleurs de la saison sont presque toutes jaunes. La nature est bien faite : beaucoup d’insectes pollinisateurs ne perçoivent qu’une partie des couleurs, essentiellement le bleu, les ultraviolets et le jaune, la seule couleur que les abeilles sont sûres de ne pas manquer. Mimosa, forsythia, tulipes jaunes, pâquerettes, pissenlits et jonquilles les aident ainsi à trouver le pollen dont leur ruche a besoin, et assurent la fécondation des plantes.

La jonquille, star du printemps
À l’orée des bois, dans les jardins, au bord des cours d’eau, la jonquille s’enracine un peu partout. Son nom fut même attribué de 1792 à 1806 au 8 germinal du calendrier républicain, soit le 28 mars. Fleur à bulbe, elle tient son nom de l’espagnol junquillo, « petit jonc », mais elle est bien plus proche des narcisses que du jonc.

Elle appartient en effet à la famille du narcisse, qui tire son nom du mythe grec : le beau Narcisse, s’abreuvant à une source un jour de chasse, vit son reflet dans l’eau et en tomba éperdument amoureux. Ne pouvant en détacher son regard, il finit par se noyer, et un parterre de narcisses poussa à l’endroit de sa disparition.

De l’apparat à la bile, histoire d’un désamour

En Inde, le jaune symbolise la lumière divine, l’érudition et la méditation, et il est porté par les moines bouddhistes. En Chine, c’est la couleur du progrès, de la prospérité et des premiers empereurs, dont la famille seule avait le droit de le porter. En Occident aussi, tout commençait bien : grâce au genêt et au safran, plantes tinctoriales très efficaces, le jaune est l’une des premières couleurs produites en peinture et en teinture. Dans la Rome antique, c’est une couleur prestigieuse, portée pour les fêtes et les mariages.
Au Moyen Âge, il tombe en disgrâce, notamment à cause de la théorie des humeurs, qui structure toute la médecine médiévale et l’associe à l’urine et à la bile. Or l’autre nom de la bile est le fiel : le jaune devient par association la couleur des félons. Dans la symbolique chrétienne des péchés capitaux, si le rouge est celui de la colère, de l’orgueil et de la luxure, le jaune est la couleur de l’envie et, avec le vert, de l’avarice : des péchés plus mesquins.
Judas le jaune
Le jaune perd aussi de son éclat parce qu’il est séparé de l’or, qui devient une couleur à part entière : au doré la gloire et la révélation, au jaune, désormais pâle et mat, la maladie et la trahison. C’est la figure de Judas qui scelle son destin jusqu’à la fin du XIXe siècle : le traître ultime est souvent représenté avec des cheveux roux, et toujours vêtu de jaune.


Couleur du soufre, associé au démon, le jaune pare les bouffons et les fous, et sert à stigmatiser les minorités, au premier rang desquelles la communauté juive, contrainte dès le XIIIe siècle à porter des signes jaunes dans certaines villes. À l’époque industrielle, les briseurs de grève sont surnommés « les jaunes » ; dans les dessins satiriques de la fin du XIXe siècle, on affuble de jaune les maris trompés, et l’on offre des roses jaunes aux infidèles.
Icônes contemporaines, chic et choc
Il faut attendre les impressionnistes pour que le jaune sorte de l’ornière. Laissant de côté les sujets religieux, Monet, Turner et bien sûr Van Gogh réinjectent de la lumière dans leurs tableaux, et rendent au jaune son formidable pouvoir de contraste.


Car le jaune, couleur primaire, tranche : dans sa version vive, on ne voit que lui. C’est pour cela que les Post-it, les surligneurs, les cirés des marins et les gilets de sécurité sont jaunes, comme les taxis new-yorkais ou feu les tickets du métro parisien. Le jaune entre dans la mythologie sportive en 1919 avec le maillot du Tour de France, et devient l’emblème de toute une génération avec la main de SOS Racisme.
Là où il y a du jaune, il y a de la joie
Oublions la fourberie, les rires jaunes et les teints plombés. Le jaune vif, c’est avant tout la couleur de la jonquille, star du printemps ; du mimosa, qui égaie n’importe quel intérieur ; du modeste bouton d’or, la plus jolie des « mauvaises herbes ». C’est la couleur qui signe le retour de la joie après le tunnel gris de l’hiver.

Les bouquets de printemps de Fleurs d’Ici en ont fait leur palette : Nour, « lumière », pour Pâques 2023, et Flavie, du latin flavus, « jaune » ou « blond », en mars 2024, avec freesias, genêt, pois de senteur, arums et tulipes.
Article tiré des newsletters Fleurs d’Ici de mars 2021, d’avril 2023 et de mars 2024.
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