Fleurs d'Ici

Histoires de fleurs · Fête des pères

La fleur au masculin

Ils les portent à la boutonnière, en ornent leurs chemises, y puisent leur poésie : les hommes aussi entretiennent avec les fleurs un rapport intime et intense.

Portrait du poète William Wordsworth, la tête appuyée sur sa main
Benjamin Robert Haydon, William Wordsworth, 1842

Ils ne se contentent pas d’en offrir. Ils les portent à la boutonnière, en ornent leurs chemises, y voient une source d’émerveillement poétique, s’engagent pour en préserver la diversité. Quelle meilleure occasion que la fête des pères pour rappeler que la botanique n’a pas de genre ?

Les poètes anglais, la joie côté jardin

Car souvent, lorsque je m’allonge, rêveur ou pensif,
Elles brillent pour l’œil intérieur, félicité des solitaires ;
Et mon cœur s’emplit de plaisir
Et danse parmi les jonquilles.William Wordsworth, Les Jonquilles, 1807

Cet homme qui aime les fleurs n’est autre que le père de la poésie romantique anglaise, William Wordsworth. Les Jonquilles sont à la poésie anglophone ce que « Mignonne, allons voir si la rose » de Ronsard est à la langue française : un classique appris à l’école et que l’on récite toute sa vie.

Portrait de John Keats lisant dans un fauteuil
Joseph Severn, John Keats, vers 1821-1823, National Portrait Gallery, Londres

Là où Ronsard se sert de la beauté éphémère de la rose pour dire la brièveté de la vie et du désir, Wordsworth voit dans les jonquilles une ressource intime, un réservoir de beauté qui fait rempart à la mélancolie. Tout le romantisme anglais, de Wordsworth à Keats, est traversé de motifs floraux qui célèbrent non pas les vénéneuses fleurs du mal baudelairiennes, mais une nature consolante et joyeuse. On n’en attendait pas moins de la grande nation de jardiniers qu’est le Royaume-Uni.

L’œillet (se) porte beau

La fleur occupe une place singulière dans le vestiaire masculin. À la boutonnière, l’œillet a longtemps été à la fois une parure (et un déodorant naturel) et un signe d’appartenance, de distinction ou de résistance, bien avant la révolution des Œillets qui mit fin à la dictature au Portugal en 1974.

Planche botanique d'un œillet rouge et blanc
Œillet, The Botanical Magazine, 1788

À la fin du XIXe siècle, sa couleur signale l’appartenance politique de celui qui le porte. Il se fait subversif à la boutonnière d’Oscar Wilde, symbole de défiance face à la persécution des homosexuels, que Wilde paiera de deux années de prison. Il devient ensuite l’emblème du dandysme, d’une élégance délicieusement transgressive, comme celle d’Arsène Lupin, presque toujours représenté une fleur à la boutonnière.

Portrait photographique d'Oscar Wilde
Napoleon Sarony, Oscar Wilde, 1882
Couverture rouge de la première édition d'Arsène Lupin, une main gantée tenant une fleur
Couverture d’Arsène Lupin, gentleman-cambrioleur, illustration d’Henri Goussé, éditions Pierre Lafitte

La chemise, icône masculine et botanique

Fondé en 1875 à Londres par Arthur Lasenby Liberty, le grand magasin Liberty & Co. fait connaître dès les années 1880 ses « Liberty Art Fabrics », soieries et cotons imprimés inspirés de l’Orient et de l’Arts and Crafts. Les plus grands dessinateurs du temps, Arthur Silver, Lindsay Butterfield ou C. F. A. Voysey, lui fournissent des motifs. En Italie, l’Art nouveau s’appelle même stile Liberty. Au XXe siècle, ses petites fleurs imprimées sur le fin coton Tana Lawn deviennent un classique, longtemps réservé aux robes et aux chemisiers, avant de conquérir les chemises d’homme.

Publicité ancienne pour les Liberty Art Fabrics, avec une femme en robe
Publicité pour les « Liberty Art Fabrics », 1888
Tenture à motifs floraux stylisés, dessinée par Voysey pour Liberty
C. F. A. Voysey pour Liberty & Co., tenture, Londres, 1896, musée de la mode du palais Pitti, Florence. Photo : Sailko, CC BY 3.0
Tissu imprimé de grandes fleurs bleues et feuilles vertes
Tissus imprimés Liberty & Co. pour Metz & Co., Kunstmuseum Den Haag, CC BY-SA 3.0
Tissu imprimé de grandes fleurs roses et feuilles vertes
Kunstmuseum Den Haag, CC BY-SA 3.0

Dans la seconde moitié du XXe siècle, les tissus Liberty se déclinent sur les chemises d’homme, notamment chez Paul Smith, qui prouve que le tailoring le plus minutieux peut s’accorder avec la plus grande audace florale. Tom Selleck, dans Magnum, incarne une virilité tranquille et une exubérance végétale avec ses chemises hawaïennes, qui rappellent que dans les cultures du Pacifique, on a toujours su conjuguer la fleur au masculin.

Long métrage de tissu Liberty jaune à motifs floraux
Tissu imprimé Liberty & Co., vers 1890, Metropolitan Museum of Art, New York
Échantillon de tissu Liberty à motifs cachemire bleus, verts et violets
Échantillon Liberty & Co. pour Metz & Co., Kunstmuseum Den Haag, CC BY-SA 3.0

Alain, Alan, Stéphane et les autres

La France a aussi ses Magnum de l’arrosoir. L’énergie de Stéphane Marie illumine depuis des années Silence, ça pousse ! sur France 5, et diffuse l’amour des beaux jardins comme des astuces très concrètes pour faire vivre le végétal, quels que soient nos moyens. Il n’a rien à envier à ses alter ego britanniques, Monty Don et Alan Titchmarsh, devenus de véritables institutions de la BBC.

Et puis il y a Alain Baraton. Mélange unique de compétence et de bienveillance, sa voix est un repère des auditeurs de France Inter. Jardinier en chef du domaine national de Trianon et du parc de Versailles, il la met inlassablement au service du patrimoine horticole français et de la biodiversité. Et il ne manque pas d’humour : il a porté avec aplomb une tenue végétale imaginée par Fleurs d’Ici lors du Floral Fashion Show au jardin des Tuileries.

En pagne végétal ou en chemise imprimée, arrosoir ou bouquet dans les bras, père ou grand-père, frère ou ami : toutes les masculinités se fêtent avec des fleurs.

Article tiré de la newsletter Fleurs d’Ici de juin 2023, pour la fête des pères.

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