Fleurs d'Ici

Histoires de fleurs · Novembre

Les forces vives des fêtes des morts

Les fleurs, essence même du vivant cyclique, sont de tous les actes de mémoire. Du Mexique aux champs de Flandre, petit tour des fleurs de novembre.

Un bouquet jaune et vert de fleurs d'automne dans un vase
Le bouquet Cath Woman, novembre 2023

On plaisante souvent sur la « novembrite », cette petite déprime saisonnière des jours qui raccourcissent et des agendas qui débordent. Et puis il y a la Toussaint, pas franchement folichon à première vue, même pour celles et ceux qui militent depuis des années pour réhabiliter le chrysanthème. Pourtant, la mort fait partie intégrante du cycle de la vie. Pas étonnant que les fleurs, essence même du vivant cyclique, accompagnent toujours les commémorations : une manière de regarder en face, quelques jours par an, le grand tabou de la mort, et parfois d’en faire une fête de la régénération.

Día de los Muertos : panache, humour et œillet d’Inde

Comme le carnaval avant le carême, Halloween n’est pas qu’une orgie sucrée importée : c’est une célébration qui entremêle traditions celtes et chrétiennes, où déguisements et friandises bouleversent pour un temps les hiérarchies sociales, que la mort aplanira de toute façon, et célèbrent le privilège d’être en vie.

On retrouve cet esprit au Mexique, dans le Jour des Morts, à la croisée des traditions aztèques et chrétiennes, inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’Unesco. Du 31 octobre au 2 novembre, les cimetières deviennent de magnifiques salles des fêtes à ciel ouvert : on y dresse des autels garnis des mets et boissons préférés des disparus, on parsème de pétales les chemins qui mènent aux tombes, on pique-nique, on chante, on danse, on réécrit même les oraisons funèbres sur un mode satirique. L’humour côtoie le lugubre, des couronnes de fleurs coiffent les crânes, la fantaisie habille le chagrin.

Planche botanique ancienne d'un œillet d'Inde orange
L’œillet d’Inde (Tagetes), le cempasúchil des Aztèques

Cette exubérance doit beaucoup à sa star florale, l’œillet d’Inde, cempasúchil de son nom aztèque. Sa couleur orange vibrante et ses pétales serrés permettent les réalisations les plus extravagantes. Son parfum musqué, qui émane des feuilles et de la tige, envahit l’air : les Aztèques croyaient que c’est lui qui guidait les ancêtres sur le chemin du monde des vivants. En anglais, on l’appelle marigold, un nom à la mesure de la lumière qu’il apporte, surtout dans les contextes les plus sombres.

Gravure de Posada : squelette de femme coiffé d'un grand chapeau à fleurs
José Guadalupe Posada, La Calavera Catrina, vers 1910-1913

Le coquelicot et le bleuet, au champ d’honneur

Plus modestes mais tout aussi puissantes, deux petites fleurs sont au cœur des commémorations du 11 novembre : le coquelicot dans le monde anglophone, le bleuet en France.

« Dans les champs de Flandre, les coquelicots fleurissent
Entre les croix qui, rangée après rangée,
Marquent notre place. »John McCrae, In Flanders Fields, 1915
Coquelicots rouges dans un champ
Coquelicots. Photo : Jörg Hempel, CC BY-SA 2.5, via Wikimedia Commons

C’est l’immense popularité de ce poème du médecin canadien John McCrae, engagé volontaire pendant la Première Guerre mondiale, qui a fait du coquelicot l’emblème des soldats tombés au front. L’image n’est pas que poétique : autour d’Ypres, les bombardements ont tellement bouleversé les sols que leur teneur en calcaire a explosé, et seul le coquelicot parvenait à y fleurir. Dès les années 1920, il est devenu le symbole de la solidarité avec les soldats et leurs familles ; des coquelicots de papier ou de tissu sont encore vendus chaque novembre au profit des anciens combattants.

Planche botanique ancienne du bleuet
Le bleuet, Atlas de poche des plantes des champs, 1895

En France, c’est le bleuet qui remplit cet office, parce qu’il fleurit lui aussi sur les terres meurtries, et parce que sa couleur rappelle les uniformes de la Grande Guerre. Les soldats envoyés au front étaient souvent très jeunes et sans expérience : d’où l’expression « un bleu ». Le Bleuet de France est né juste après la guerre de la volonté de réinsérer les grands blessés en leur faisant confectionner des rosettes de tissu ; il soutient aujourd’hui les familles endeuillées, les anciens combattants, les pupilles de la Nation et les victimes du terrorisme.

Le 25 novembre, on libère Sainte-Catherine

La Sainte-Catherine fait grincer des dents : cette fête censée sonner le tocsin pour les jeunes femmes encore célibataires à 25 ans, que l’on affublait d’un chapeau vert et jaune pour les « aider » à trouver un mari. Fêtons-la plutôt à la manière du Día de los Muertos, dont le personnage le plus célèbre, squelette élégant couronné de fleurs, se nomme justement la Catrina : avec humour et subversion, pour refuser de définir les femmes par leur statut marital.

Dans les ateliers de couture, on fête encore la Sainte-Catherine en hommage aux couturières, brodeuses, chapelières et modistes, ces « petites mains » à qui l’artisanat et le luxe doivent tant. Et le dicton le dit bien : « À la Sainte-Catherine, tout bois prend racine. » C’est le moment idéal pour planter des arbustes, même à racines nues. Rendons la Sainte-Catherine à toutes les femmes actives, compétentes et libres.

Article tiré de la newsletter Fleurs d’Ici d’octobre 2023.

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